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Enseigner selon mes rêves

Trouver la passion, le cœur et l’inspiration en enseignement

Au cours des deux dernières années, l’Association canadienne d’éducation a entrepris d’importantes recherches pour compléter son travail d’avant-garde en matière d’engagement des élèves. L’étude Enseigner selon nos aspirations était destinée à écouter des enseignants d’un bout à l’autre du Canada et a exploré avec eux les anecdotes qui illustraient le summum de l’enseignement. L’article rend compte de cette recherche, se concentrant sur la salle de classe en tant que lieu où les identités et les pratiques des élèves et des enseignants sont tissées ensemble pour créer un contexte réel d’apprentissage. C’est dans ce contexte que nous trouvons les éléments essentiels de l’engagement tant pour les élèves que pour les enseignants. Si toutes les conditions que nos enseignants considèrent importantes dans les contextes d’enseignement auxquels ils aspirent existent effectivement, il est impossible de rompre le lien entre la réussite des élèves et un enseignement reflétant ces aspirations.

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Il est clair que la notion d’engagement est devenue un important élément du discours éducatif au Canada, voire dans le monde entier. Le fait de comprendre que l’apprentissage le plus approfondi se produit lorsque les sujets s’investissent à fond dans ce qu’ils font a incité de nombreux éducateurs, responsables de politiques, chercheurs et parents à s’intéresser davantage à ce qui stimule, anime et retient l’attention des jeunes, ainsi qu’à savoir ce qui a l’effet contraire. Au cours des dernières années, l’engagement est devenu un thème recherché pour les allocutions, les articles soumis à des revues savantes, les billets de blogues, les balados, les articles de revues professionnelles et les livres. À travers le monde, nous sommes tous véritablement interpellés par cette idée d’engagement.

Et pour cause ! Si nous prenons au sérieux les implications, les effets et les exigences de la création d’environnements engageants et de tâches d’apprentissage fascinantes pour les élèves, nous pourrions très bien parvenir au point tournant de la volonté grandissante de changer et de transformer l’éducation publique.

Évidemment, l’énergie consacrée à l’engagement a majoritairement été axée sur l’élève.[1] Cela en vaut effectivement la peine. C’est important en soi. Toutefois, nous devons approfondir nos discussions à propos de l’engagement afin d’être mieux en mesure de saisir la dynamique de ce qui se produit réellement dans un environnement d’apprentissage engageant. C’est d’ailleurs cette volonté d’aller plus loin et de mieux en comprendre les défis et les possibilités qui a incité l’Association canadienne d’éducation (ACE) à examiner l’engagement du personnel enseignant. Conçue pour amorcer une exploration de l’espace qui se trouve entre l’enseignement auquel je rêve et les attentes que l’on a de moi en enseignement, l’initiative Enseigner selon nos aspirations vise à faire entendre les voix d’enseignantes et d’enseignants du Canada à propos de leurs espoirs et de leurs rêves concernant leur travail.

Depuis deux ans, avec le généreux soutien de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants et de ses affiliés, l’ACE a réalisé à l’échelle du Canada des séances de discussion destinées à arriver au cœur de l’engagement du point de vue des éducateurs. À partir d’une démarche appelée l’interrogation appréciative, chacune de nos conversations avec des membres du corps enseignant a commencé en les invitant à se remémorer un moment d’enseignement où ils avaient senti qu’ils étaient à leur meilleur – où ils s’étaient sentis très près de l’idéal qui les motive et de leur passion pour leur travail. Nous désirions prendre connaissance des moments où ils avaient senti qu’ils travaillaient dans la zone que le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi appelle le flux.[2]

Pour encourager les groupes à explorer leurs anecdotes de différentes façons, nous leur avons demandé de réfléchir aux conditions qui avaient favorisé ces expériences de rendement optimal. Nous avons travaillé avec eux afin d’analyser les apports des élèves, des collègues, des parents et de la direction de l’école. Nous les avons également incités à prendre en considération les attributs personnels qui les avaient aidés à animer et à inspirer les expériences décrites dans leurs anecdotes. Enfin, nous avons approfondi ce qui pouvait se produire si ces conditions existaient plus souvent.

Non seulement le processus lui-même s’est-il révélé très engageant, mais ce que nous avons appris des enseignants d’un bout à l’autre du pays complète bien les constatations que nous avons tirées des commentaires des élèves ayant participé au programme Qu’as-tu fait à l’école aujourd’hui? de l’ACE et d’autres éducateurs ayant participé à nos séances connexes de perfectionnement professionnel. Ces constatations contribueront indubitablement à approfondir notre conception de ce qu’est un engagement élevé.

Relecture du contexte de la salle de classe

Une constatation éloquente issue du projet Enseigner selon nos aspirations concerne la notion de contexte. Souvent, lorsque nous évoquons le contexte, nous pensons à l’environnement physique ou aux conditions sociopolitiques susceptibles de se répercuter sur ce qui se passe dans cet espace. Une analyse étymologique de ce mot nous apporte une conception beaucoup plus intime.

Inspirée du travail effectué par les artisans du textile, la racine latine texere désigne, au sens initial, tisser. Donc, contexte signifie littéralement quelque chose qui a été assemblé par tissage.

Une salle de classe est un lieu où sont tissés ensemble des identités, des croyances, des valeurs et des pratiques. Lorsque les élèves et le personnel enseignant se mettent à travailler ensemble dans l’espace de la classe, le contexte se crée et se recrée, produisant un tissu solide, tissé serré.

L’un des thèmes les plus frappants qui est ressorti des séances de discussion du projet Enseigner selon nos aspirations, c’est que la relation entre la personne qui enseigne et l’élève ne correspond pas uniquement à quelque chose qui se produit dans un contexte, mais qu’il s’agit, en fait, du contexte qui se trouve au cœur même de la dynamique d’enseignement et d’apprentissage. À son niveau le plus intime, la classe est un lieu où la vie des élèves individuels se tisse avec celle de l’enseignant, engendrant un contexte mystérieux et riche permettant l’apprentissage. Les anecdotes d’engagement profond que nous avons entendues et les énoncés de vision que nous avons lus révèlent un immense investissement moral destiné à trouver des façons de créer des espaces d’apprentissage honorant et cultivant ce puissant élément du travail auquel aspirent les enseignants :

[Traduction] Dans l’enseignement auquel j’aspire, tout le monde travaille en ayant conscience que les élèves nous surprendront toujours par leur diligence et leur enthousiasme quand nous leur permettons d’aller plus loin que les travaux typiques … lorsque les élèves apprennent qu’on travaille toujours vers quelque chose, ils apprennent à croire au processus et à s’engager.[3]

Vers une définition enrichie de l’engagement

Souvent, les définitions de l’engagement ont tendance à porter surtout sur le degré d’engagement d’un individu dans un contexte donné. Nos conversations à propos de l’engagement se concentrent généralement sur des stratégies et des approches à adopter pour amener quelqu’un à s’investir de façon plus intensive et déterminée dans un rôle ou une tâche en particulier. Par conséquent, le travail que nous réalisons en matière d’engagement prend une perspective extérieure, en regardant vers l’intérieur.

Toutefois, dans le cadre du projet Enseigner selon nos aspirations, nous avons commencé à nuancer le sens du terme. Les enseignants à qui nous avons parlé faisaient preuve d’un dévouement professionnel profond – d’un attachement qui s’activait et devenait encore plus manifeste lorsqu’ils partageaient leurs anecdotes et les moments où ils avaient le mieux réalisé leurs aspirations. En outre, lorsque nous les avons encouragés à examiner de plus près leurs situations actuelles d’enseignement, à imaginer quelles conditions leur permettraient de connaître plus souvent ce sentiment, nous avons été amenés à réfléchir plus en profondeur à notre conception de l’engagement des membres du corps enseignant. Au lieu de nous concentrer sur le fait de convaincre le personnel enseignant de faire leur travail, nous nous sommes mis à percevoir l’engagement des enseignants selon une perspective allant de l’intérieur vers l’extérieur. Plus particulièrement, nous voulions savoir quelles parties d’eux-mêmes – leurs savoirs, leur expérience, leurs forces, leurs talents, leur passion, leur sens de l’humour, leur curiosité et leur amour de la profession – étaient des conditions facilitantes de travail encourageant et permettant aux enseignants de contribuer à leur contexte d’enseignement. 

[Traduction] J’aspire à me donner au maximum, à apporter toutes mes connaissances, ma créativité et mon engagement à mes élèves – à leur donner, mais aussi à recevoir d’eux de la satisfaction, un sentiment de réussite et l’impression que ce que je fais compte dans la vie d’un enfant.

Les conditions propices à l’engagement

Qu’avons-nous appris à propos des espoirs et des rêves des enseignants en ce qui concerne leur travail? Qu’avons-nous entendu au sujet des conditions qui, selon eux, leur permettraient de se consacrer davantage à leur rôle d’enseignant?

Le temps a figuré parmi les facteurs les plus importants ressortant de notre recherche. Le personnel enseignant aspire à disposer de plus de temps ininterrompu pour explorer le curriculum de façon plus approfondie et significative. Les horaires de classe assortis d’une certaine souplesse se heurtent souvent à un nombre imposant d’attentes en matière de curriculum, de sorte que beaucoup ont le sentiment de manquer de temps et peinent à satisfaire aux exigences d’une évaluation de qualité des enseignements. Souvent, les anecdotes d’engagement profond relataient un moment où l’enseignant avait pu prendre le temps de ralentir, d’enseigner de façon différenciée à un plus large groupe d’élèves ou de sentir, tout simplement, qu’il était possible de prendre du temps pour développer des liens plus forts avec ses élèves et leur assurer une plus grande présence. 

[Traduction] Disposer d’assez de temps et de la possibilité de faire preuve de souplesse dans le processus engendrerait un esprit de questionnement continuel… le personnel enseignant peut donner cours à sa créativité afin de rejoindre chaque élève et d’habiliter l’enfant dans sa globalité.

[Traduction] Je fais partie d’une équipe de collaboration. Chaque membre est motivé à apprendre, à s’améliorer et à se développer. J’ai le temps d’apprendre, le temps de discuter, le temps de planifier.

Le thème du temps a fait émerger une autre condition souvent mentionnée. Ainsi, les enseignants nous ont parlé de l’importance d’avoir des occasions de travailler de plus près avec leurs collègues et de la façon dont cela pouvait contribuer à leur sentiment d’appartenance et leur donner de l’assurance. Avoir le temps de planifier, d’évaluer et de réfléchir avec leurs pairs en enseignement constituait un important élément des aspirations relatives à leur travail. Alors que certains évoquaient des contextes où des formes intégrées d’enseignement du curriculum et de coenseignement pouvaient engendrer des niveaux élevés de collaboration et de collégialité, d’autres songeaient à l’importance de pouvoir rencontrer régulièrement des partenaires du même niveau scolaire ou enseignant la même matière. Les horaires d’enseignement flexibles et les structures organisationnelles souples étaient considérés comme des façons de permettre et de soutenir de nouveaux types de relations professionnelles et étaient présentés comme des manières de rehausser le travail réalisé dans le contexte d’une classe.

[Traduction] Mon environnement d’enseignement idéal est plein d’énergie et de vie. C’est un milieu qui engendre une collaboration véritable à de multiples niveaux. Les enseignants travaillent ensemble, partagent leurs idées et améliorent leurs programmes en gardant constamment à l’esprit les intérêts de leurs élèves… En plus, il existe une collaboration réelle entre le personnel enseignant et les gestionnaires. Tout comme les enseignants valorisent les idées de leurs élèves, les directions d’école valorisent les idées et les compétences du personnel enseignant.

De même, de nombreux enseignants ont souligné leur désir de jouir d’une plus grande autonomie au travail. Face à la normalisation croissante de différents aspects de leur travail d’enseignement, beaucoup de participants aspiraient à un contexte d’enseignement où leur propre jugement professionnel, leurs forces personnelles et la connaissance de leurs élèves étaient valorisés, respectés et jugés dignes de confiance. La liberté de pouvoir créer des expériences d’apprentissage éloquentes en fonction de situations ponctuelles survenant en classe est ressortie comme un thème d’importance. De même, les règles et les protocoles qui ne tenaient pas compte des besoins des élèves étaient jugés inutiles :

Il est donc clair qu’un niveau d’engagement élevé de la part du personnel enseignant peut avoir un effet significatif sur la façon dont les élèves abordent leurs travaux.

[Traduction] Je suis en mesure de prendre professionnellement des décisions concernant les besoins de mes élèves d’après mes connaissances à leur sujet et ce qu’ils me disent. Je suis capable de faire ce qui convient le mieux. 

Le thème de la confiance est également apparu lorsqu’il a été question des types de direction favorisant le soutien. En plus des formes habituelles de direction hiérarchique, beaucoup d’enseignants imaginaient comment le partage des responsabilités dans l’école pourrait rehausser l’engagement du personnel enseignant et des élèves de manières nouvelles et intéressantes. Ils décrivaient des écoles où le contexte de classe se trouvait au centre de l’organisation. Selon cette perspective, le contrôle descendant faisait place à une culture authentique caractérisée par le souci des élèves et par l’attention à leur porter :

[Traduction] [Dans le type d’enseignement auquel j’aspire,] le protocole établi consiste à considérer chaque règle, chaque leçon, chaque routine, chaque décision à travers la lentille du souci ultime de répondre aux besoins des élèves. 

Pourquoi se soucier de l’engagement du personnel enseignant?

Nous savons que les enseignants arrivant dans la profession ont différentes images de leur travail idéal, de l’aspect qu’il prendra et de ce qu’il leur fera ressentir. Bien que ces images soient appelées à être tempérées et confrontées par les expériences authentiques vécues au cours de leur carrière, nous avons trouvé inspirant de constater que la majorité des énoncés de vision recueillis lors de nos déplacements au Canada dénotaient le même niveau de passion, de cœur et d’aspirations que l’on s’attendrait de la part des néophytes de la profession.

En plus de nous inspirer, cependant, nos conversations avec les membres du corps enseignant nous ont fait mieux comprendre toute l’importance de considérer avec sérieux la notion de l’engagement des enseignants. L’enseignement est l’une des seules professions où le client et le professionnel (faute de meilleurs termes) sont quotidiennement en contact presque constant, où les relations qui sont forgées constituent l’élément vital de la dynamique d’enseignement et d’apprentissage. Sous cet angle, l’engagement du personnel enseignant est étroitement lié à celui des élèves, et vice versa. Nous avons fait la constatation suivante en lisant les renseignements recueillis de nos groupes de discussion : les conditions permettant aux enseignants d’enseigner au maximum de leur potentiel sont les mêmes qui permettent aux élèves d’apprendre de façon optimale.

Il est donc clair qu’un niveau d’engagement élevé de la part du personnel enseignant peut avoir un effet significatif sur la façon dont les élèves abordent leurs travaux. Les questions ayant inspiré l’initiative Enseigner selon nos aspirations nous amènent à regarder au-delà du fil unique reliant les niveaux d’engagement du personnel enseignant aux progrès et à la réussite des élèves. Bien que la relation établie entre l’élève et l’enseignant constitue le contexte central autour duquel tout le reste évolue et acquiert du sens, ce contexte est profondément ancré dans une foule de conditions touchant la dynamique de la vie de classe.

En orientant l’échange sur l’engagement de façon telle que les éducateurs eux-mêmes soient autorisés à modifier le contexte d’enseignement-apprentissage, nous pouvons commencer à percevoir l’impact profond des facteurs extérieurs sur le contexte immédiat dans lequel vivent élèves et enseignants. La conversation sur l’engagement concerne en fait le changement et la transformation et pourrait, si elle a véritablement lieu, avoir un effet énorme sur l’espace que nous appelons une école. Comme l’a si bien dit une personne ayant participé à une séance à Terre-Neuve :

[Traduction] Dans le type d’enseignement auquel j’aspire, l’enseignement est devenu une profession honorable caractérisée par le talent et un jugement éclairé. Le personnel enseignant dispose des outils nécessaires (ressources, compétences et attitudes) pour favoriser l’apprentissage de tous les jeunes – peu importe les circonstances. Tous les élèves sont perçus comme capables et sont valorisés. L’enseignement est une science (nécessitant des compétences et des méthodes inhérentes à ce travail), mais aussi un art (les enseignants jouissent de la confiance du public quant à leur capacité d’adapter leurs méthodes afin que tous les élèves soient vraiment engagés dans leurs apprentissages).

Quelle vision engageante!

Première publication dans Éducation Canada, septembre 2013

 

RECAP - Over the past two years, the Canadian Education Association has embarked on important research to complement its leading-edge work in the area of student engagement. Teaching the Way We Aspire to Teach has been dedicated to hearing the voices of educators from across Canada, exploring with them the stories of when they felt they were teaching at their best. This article reports on that research and focuses on the classroom as a place where the identities and practices of students and teachers are woven together to create a central learning context. In this context we find the essential elements of both student and teacher engagement. In fact, with all of the conditions identified by our teachers as being important in their aspirational teaching contexts, it was impossible to break the thread that connected student success to aspirational teaching.

 


[1] Qu’as-tu fait à l’école aujourd’hui?, le projet de recherche phare de l’ACE, nous a indiqué que l’engagement des élèves peut être observée selon trois perspectives différentes : l’engagement social, l’engagement scolaire et l’engagement intellectuel. Cette approche multidimensionnelle de l’engagement nous a permis de mieux saisir les possibilités enrichissantes et les défis complexes auxquels nous faisons face lorsque nous poursuivons notre vision d’assurer des niveaux élevés d’engagement dans les écoles au Canada.

 

[2] Csikszentmihalyi, Mihaly, Flow: The psychology of optimal experience, New York, Harper & Row, 1990.

[3] Toutes les citations proviennent de personnes ayant participé aux séances de discussion de l’ACE tenues à différents endroits au Canada.