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Une bibliothèque vivante avec de jeunes Syriens à l’école

Un espace d’échanges et de dialogue

Le projet Bibliothèque vivante consiste à recueillir des récits de migrations de réfugiés syriens et à expérimenter l’écriture d’histoires familiales de migration en langue maternelle et en français, en milieu scolaire. Ce projet s’inscrit dans un processus qui participe à l’insertion et au développement identitaire de ces réfugiés et de leurs familles, à l’inclusion de la diversité linguistique pour l’amélioration des compétences dans la maîtrise écrite et orale de la langue française, et à une meilleure connaissance par les intervenants scolaires du vécu des jeunes afin de mieux cibler/orienter l’accompagnement qui leur est offert.

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Les élèves réfugiés syriens ont une trajectoire scolaire perturbée, souvent interrompue, et certains présentent un grand retard scolaire ou ne sont jamais allés à l’école. C’est donc un défi pour les commissions scolaires d’accueillir ces jeunes, de faciliter leur intégration et de leur permettre des apprentissages et la réussite scolaire. Le récit constitue alors un outil privilégié pour mieux comprendre le vécu spécifique des Syriens et pour accompagner les intervenants scolaires dans leur enseignement.

Le concept de Bibliothèque vivante

Initié au Danemark, le concept de Bibliothèque vivante[1] permet à des personnes présentant un handicap de raconter leur parcours et leur ressenti à un public curieux d’en savoir davantage sur cette problématique. Les bibliothèques vivantes se fondent sur le principe que l’échange direct, par la métaphore du livre qui se raconte, serait le meilleur moyen pour partager des savoirs et pour déconstruire des préjugés à l’égard d’une population vulnérable et stigmatisée. Dépassant la problématique exclusive du handicap, notre projet auprès de jeunes Syriens et de leurs familles s’inspire, d’une part, des principes de la Bibliothèque vivante et, d’autre part, fait suite au recueil de récits de réfugiés, en 2015, au cœur du bidonville « La jungle de Calais », dans le nord de la France.

À la suite des demandes des intervenants scolaires de ce milieu, Lilyane Rachédi et Florence Prudhomme, présidente de Rwanda Avenir, ont travaillé sur un modèle de questions pour recueillir des récits d’histoire migratoire auprès de ces réfugiés. À l’intersection de ces deux expériences, au regard de nos travaux antérieurs et de la littérature actuelle, nous partons de trois constats :

  • D’abord, les jeunes réfugiés syriens scolarisés dans les classes d’accueil et leur famille du Québec sont animés du même besoin de raconter leur vécu, voire de l’écrire;
  • Ensuite, une approche valorisant le plurilinguisme et une meilleure compréhension du vécu de ces réfugiés de la part des intervenants scolaires pourraient bonifier les interventions;
  • Enfin, les évènements en Syrie ont suscité beaucoup d’empathie dans l’opinion publique en 2015 et ont alimenté une surmédiatisation, voire une stigmatisation de ces populations.

Le projet Bibliothèque vivante[2] repose également sur les acquis en lien avec les Récits de familles réfugiées, la transmission, l’insertion et l’écriture. Nous nous appuyons essentiellement sur les trois aspects ci-dessous :

1. La narration et la transmission des histoires familiales de migration soutiennent l’intégration des parents comme des enfants dans la société d’accueil et contribuent à leur construction identitaire.

En effet, les familles réfugiées développent des rapports spécifiques à l’histoire en fonction de la trajectoire de leur exil, des types de conflits qu’elles ont vécus dans leur pays d’origine et, enfin, de la médiatisation dont ces conflits ont fait l’objet. Les travaux de groupe de type « histoires familiales » mettent en évidence un travail de construction, spécifiquement dans un contexte de changement de culture et face à un exil initial, à des discontinuités, à des ruptures, à des changements; l’histoire devient alors le socle d’une mémoire référentielle et du développement identitaire. Aussi, l’histoire familiale, lorsqu’elle est déposée dans l’espace public, permet une extériorisation des expériences difficiles, mais aussi une reconnaissance des stratégies développées, de la résilience et des forces des personnes.

Pour les réfugiés des guerres, les expériences de guerre constituent aussi un réservoir de ressources et de résilience[3], mais peuvent obstruer temporairement la disponibilité aux apprentissages[4]. En ce sens, ce projet de Bibliothèque vivante laisse la liberté aux jeunes et à leur famille de se raconter à leur façon et selon des paramètres méthodologiques et éthiques rigoureux, en travaillant avec des approches plurilingues de la littératie et en mettant l’accent sur l’identité comme composante centrale de l’apprentissage. Cela ajoute un élément significatif de partage et de meilleure collaboration entre les parents et l’école.

2. La narration des histoires familiales constitue un précieux outil pour les enseignants pour l’adaptation de l’élève à son nouvel environnement et aux changements nécessaires à ses nouveaux apprentissages linguistiques et scolaires.

Ce processus permet une situation d’apprentissage et de communication authentique et signifiante, qui correspond aux principes fondamentaux du programme Intégration Linguistique, Scolaire et Sociale[5]. Ainsi, en classe, plusieurs moyens pédagogiques peuvent être utilisés pour «oser» l’histoire de migration et la langue maternelle. Différents outils, issus des recherches antérieures, sont déjà disponibles : exercices brise-glace pour autoriser l’histoire personnelle, séquences didactiques alternées d’activités basées sur les connaissances antérieures, textes identitaires plurilingues, cartographie des souvenirs, utilisation de multiples médiums dont les médias sociaux, etc.[6]

Pour les réfugiés des guerres, les expériences de guerre constituent aussi un réservoir de ressources et de résilience.

3. La finalité de l’évènement Bibliothèque vivante permet un espace d’échanges et de dialogue.

D’abord, ce dialogue peut avoir lieu avec d’autres classes régulières au sein des écoles et toujours en interaction avec les différents intervenants scolaires, par le biais de Journées interculturelles, déjà instaurées dans plusieurs établissements. Cela peut ensuite être étendu à la société civile et complété sous forme d’exposition temporaire dans des bibliothèques de la Ville sur le modèle de l’exposition permanente Repères au Musée de l’immigration à Paris (exposition de récits-témoignages, vitrines d’objets significatifs).

Conclusion 

Notre projet de formation Bibliothèque vivante, qui sera mis en œuvre à la Commission scolaire de Laval (CSDL), consiste donc à donner la parole devant un auditoire pour que des réfugiés, notamment syriens, racontent leur histoire de migration mouvementée. Il se déroulera auprès d’enseignants des écoles primaires et secondaires de la CSDL qui ont accueilli en 2015-2016, 735 élèves en classe d’accueil, dont 320 Syriens entre mi-décembre 2015 et fin juin 2016. Cette intensification de l’accueil d’immigrants à Laval s’inscrit notamment dans le phénomène qualifié de « banlieuisation »[7] qui caractérise ainsi l’implantation de l’immigration dans les couronnes de la métropole montréalaise, au Québec. Il nous paraissait donc important de commencer le projet à cet endroit.

Recap: The Living Library project is collecting the migration stories of Syrian refugees. By giving students the chance to share their family’s experience, and writing their stories in both their mother tongue and in French, the program aims to strengthen the young newcomers’ identities while building their French skills. It also enables school-based workers to better understand the young people in their care, so they can improve the support provided.

Photo : Lilyane Rachédi

Première publication dans Éducation Canada, mars 2017


[1] Abergel R., Rothemund A., Titley G., Wootsch P. (2005). La couverture ne fait pas le livre! Le guide de l’organisateur de la Bibliothèque vivante. Les éditions du Conseil de l’Europe.

[2] Rachédi, L. Halsouet, B. Montgomery, C. Armand F. et Gonin A. ( concours 2016). Récits de familles réfugiées : projet de bibliothèque vivante à l’école pour mieux comprendre le vécu spécifique des syriens et pour accompagner les intervenants scolaires dans leur enseignement. Financement Institut SHERPA.

[3] Vatz Laaroussi, M. et Rachédi, L. (2001). Familles immigrées des guerres en Estrie. De la connaissance au soutien. Rapport de recherche présenté au ministère de la Famille et de l’Enfance, Université de Sherbrooke et Rencontre Interculturelle des Familles de l’Estrie (RIFE).

[4] Papazian-Zohrabian, G. (2016). Les jeunes réfugiés et les enfants de la guerre à l’école québécoise. Dans Potvin, M. et Magnan, M.-O. (dir), L’éducation en contexte de diversité 183-196. Montréal : Éditions Fides.

[5] Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Programme de formation de l’école québécoise. Enseignement primaire (2014) Enseignement secondaire (2006). Intégration Linguistique, Scolaire et Sociale. Québec : Gouvernement du Québec.

[6] Vatz Laaroussi, M., Armand, F., Rachédi, L., Stoïca, A., Combes, É. et Koné, M. (2013). Des histoires familiales pour apprendre à écrire! Un projet École-Familles-Communauté. Guide d’accompagnement. 2013. (FQRSC-MELS). www.elodil.umontreal.ca/guides/des-histoires-familiales-pour-apprendre-a...

[7] Vatz Laaroussi, M. et Bezzi, G. (2010). La régionalisation de l’immigration au Québec : des défis politiques aux questions éthiques, Nos diverses cités, 7, page 33.